La politique d’investissement de la France est-elle un danger pour l’innovation-Francaise ?

Le Cercle K2 n’entend donner ni approbation ni improbation aux opinions émises dans les publications (écrites et vidéos) qui restent propres à leur auteur.

Aurélie Luttrin est Présidente de Nomolex Performance et Membre de la CyberTaskForce.

Lorsque nous évoquons la politique d’investissement de la France, certains chiffres sont spontanément mis en avant : 5,2 milliards de dollars d’investissements dans des entreprises technologiques françaises en 2020 contre 4,8 milliards en 2019 ; la France, 3ème pays qui concentre le plus d’investissements en Europe derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne ; Paris, 2ème hub européen devant Berlin.

Les banques s’enorgueillissent du développement de 230 pépinières d’entreprises dédiées à l’innovation sur tout le territoire.

De plus en plus de collectivités développent des incubateurs mais aussi des politiques d’accueil de startup, multiplient les signatures de marchés publics d’innovation pour entrer dans l’ère de la « smart city ».

Au sommet de l’État, sont annoncées fièrement et, à juste titre, des licornes françaises parmi lesquelles Gatewatcher.

La France, nation d’innovation ?

Derrière ce tableau idyllique se cache une réalité plus préoccupante.

La France, terre d’innovation, oui, mais surtout terre d’innovation américaine et chinoise.

Un principe semble être occulté par les acteurs la politique d’investissements française (État, collectivités territoriales, investisseurs, système bancaire, centres de recherche, entreprises) : celui de la souveraineté numérique.

Souvent évoquée, très rarement maîtrisée, la souveraineté numérique peut être définie comme le fait pour un État ou une entreprise de détenir la pleine gouvernance de ses données et de ne dépendre économiquement, technologiquement et juridiquement d’aucun autre État ni entreprise pour le stockage, la captation, la protection et l’exploitation des données produites sur son territoire.

En conséquence, deux éléments cumulatifs sont nécessaires à son effectivité : 

  • la maîtrise des données sur le plan technologique,
  • l’absence de contraintes économiques et juridiques de la part d’un tiers.

Force est de constater que bon nombre des pépites soutenues par les acteurs de la politique d’investissements française (BPI, banques, label French Tech, etc.) ne respectent pas ces critères.

Entre celles comme Lydia qui sont sous capitaux chinois (Tencent) ou Alsid et Sqreen qui passent sous pavillon américain, nous voyons bien que la France est plus un vivier pour capitaux étrangers qu’un vivier pour l’intérêt national ou européen.

Dans une guerre mondiale des données où s’affrontent durement les États-Unis et la Chine, la politique d’investissements française ne doit pas prendre les réflexes de l’ancien monde mais doit adopter une autre manière de penser.

L’émerveillement et l’autosatisfaction ne doivent pas porter sur des niveaux de levée de fonds mais sur l’origine de ces fonds, tout comme ils doivent porter sur la nature des technologies utilisées.

Des pépites françaises avec un cloud américain ou des investisseurs chinois doivent être considérées comme des failles pour la souveraineté économique de la France et des chevaux de Troie pour une OPA agressive d’États sur le vivier économique d’autres États.

En matière de technologies et de données, tout est une question de relations internationales et de rapports de force étatiques. Les investissements et la gouvernance des données ont remplacé les soldats et les armées pour une nouvelle forme d’asservissement des territoires.

Il est encore temps d’agir pour retrouver une politique d‘investissements pérenne où politiques, chefs d’entreprise, systèmes bancaires, investisseurs français pourraient s’y retrouver.

Construire une troisième voie, une alternative au monopole sino-américain passe par une politique d‘investissements française (et européenne) unifiée.

La stratégie de construction de la politique d’innovation française doit réunir autour de la table tous les acteurs pour une action coordonnée et disciplinée avec comme chefs de file : l’État et les collectivités territoriales garants de cette souveraineté numérique.

Toute la chaîne d’investissements va devoir agir dans le même sens et selon un cahier des charges précis.

C’est ainsi que vont se poser, par exemple, les questions de l’extension de la liste des Opérateurs d’Intérêts Vitaux à certaines entreprises, qui sont dans le viseur des géants américains et chinois, et sans lesquelles nous ne pourrons avoir de souveraineté numérique.

De même, devra être repensée la manière de concevoir et préparer les marchés publics : quid du critère de la souveraineté numérique comme prérequis technico-juridique indispensable à la sélection d’offres ? Il ne pourra y avoir de territoires intelligents sans solutions garantissant cette souveraineté. Ainsi, certaines offres devraient être écartées si des données de la collectivité considérée devaient être stockées dans des clouds appartenant à des sociétés soumises à des lois d’application extraterritoriale, comme la fameuse législation américaine, le CLOUD Act.

Les partenariats gratuits avec ces mêmes sociétés (comme, par exemple, la BPI et Amazon, la Fédération française des associations de commerçants et Google) devraient être déconseillés car contraires aux règles de sécurité nationale en l’état du droit international .

Pourquoi ne pas subordonner les aides d’État, les aides régionales, les labellisations au critère de la souveraineté numérique ? Ce qui conduirait tous les entrepreneurs à inclure ab initio ce principe dans le modèle économique de leur société et les investisseurs à ne les soutenir que si ce principe est respecté.

Élaborer un plan d’action pour endiguer la fuite des cerveaux et éviter que notre système d’enseignement ne finance la scolarité de hauts potentiels œuvrant pour des puissances extra-européennes, tel est également l’un des enjeux de ces prochaines années.

Autant d’actions non limitativement énumérées sur lesquelles il faudra se pencher pour faire de la France une véritable terre d’innovation au service des intérêts français.

Il y va de notre survie et de celle de l’Europe.

Aurélie Luttrin

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