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La 3ème révolution urbaine : une réponse aux grands enjeux actuels de société

Emmanuel FRANCOIS, Président de la Smart Buildings Alliance, Président du fonds de dotation MAJ

Le numérique à l’origine d’une mutation majeure des activités humaines :

Depuis quelques années nous assistons progressivement à une mutation majeure des activités humaines sous l’impact du numérique remettant en cause les fondamentaux même de l’organisation de notre société. Alors que nous espérions tous avoir assez de temps pour adapter progressivement nos modèles et organisations, la crise sanitaire actuelle vient précipiter ces transitions avec des effets domino systémiques qui nous obligent à agir très rapidement. Toutes nos activités sont concernées à commencer par le travail qui avec l’essor du télétravail et du free-lance nous oblige à repenser l’entreprise et l’immobilier d’entreprise. Mais cela concerne également l’enseignement, la santé, le commerce, la culture, les divertissements, etc… Toutes ces activités pouvant être effectuées en mode physique ou à distance (online).

L’humanité face à 6 défis majeurs :

Face à cette mutation sociétale nous sommes également soumis à des défis majeurs qui chacun menacent l’équilibre de notre société et nous contraignent à des mesures rapides. Il y a bien entendu le défi environnemental qui nous interpelle tous les jours avec la question du réchauffement climatique mais également le défi démographique avec le déséquilibre Nord Sud et le vieillissement des populations occidentales ; le défi sanitaire avec la crise actuelle mais également les problématiques de pollution d’air, d’eau, des sols ou même toute notre chaîne alimentaire ; le défi économique avec une frange de la population toujours plus importante en précarité et des disparités entre riches et pauvres comme on en a jamais connu; le défi identitaire avec une perte des repères et une remise en cause des règles et codes qui scellent notre société depuis presque des millénaires et enfin le défi éthique avec le risque croissant de la perte de notre liberté individuelle par le contrôle d’un petit nombre d’acteurs de nos données individuelles. Chacun de ces défis pris individuellement est potentiellement source de désordre social majeur avec dans de nombreux cas des risques de migrations importantes de population. S’attaquer à un défi sans approche globale peut souvent s’avérer contre-productif, comme l’a démontré le sujet de la taxe carbone avec le mouvement des gilets jaunes. Vouloir s’attaquer à ses défis nécessite de porter une vision holistique sur notre société accompagnée d’une approche globale et systémique des différents sujets en replaçant l’humain au centre de toute réflexion inspirée par le bon sens.

Nous sommes au bout d’un système et cela nous contraint à repenser fondamentalement
nos modèles et modes de vie :

Tous les signaux démontrent que nous sommes arrivés aux limites d’un système qui n’est plus tenable ni durable. Cela nécessite de notre part un changement radical de nos modèles et modes de vie. Notre modèle de société a trop longtemps négligé la condition précaire des ressources naturelles nécessaires à l’essor de notre économie avec une fuite en avant sur les 40 dernières années qui nous a conduit à un endettement record (> 200% du PIB mondial) difficilement durable. L’extension inconsidérée de l’urbanisme au niveau mondial avec trop souvent la constitution de ghettos par activités (travail, logement, enseignement, santé, commerce, divertissement, culture, etc…), vidés de tout sens social ou de préoccupation environnementale, en est une triste illustration. Les villes étant désormais la plus grande source d’émissions de gaz à effet de serre avec une part supérieure à 70%! Le résultat est donc sans appel. Nous n’avons aujourd’hui plus d’autre choix que de rompre avec les modèles d’hier. A titre d’exemple, à l’heure du numérique, il semble juste insensé de rester encore sur des modèles de bâtiments, exclusifs non évolutifs, dédiés à une seule activité, peu ou non intégrés à leur environnement et utilisés pour à peine de 30 % de leurs temps alors que des plateformes nous en permettent désormais un usage optimisé pour autant qu’ils répondent à ces critères d’évolutivité. Il en est de même pour les véhicules qui occupent près de 50 % de l’espace urbain pour un taux d’utilisation inférieure à 5% par jour !

Avec le développement de l’économie collaborative notre rapport à la propriété est profondément modifié au bénéfice d’usages décolérés de la propriété. Cette tendance nous oblige à repenser l’immobilier et la mobilité pour un usage optimisé et plus durable. L’essor du télétravail, l’évolution de l’entreprise qui fera de plus en plus appel à des compétences partagées et ne pourra plus se prévaloir comme aujourd’hui d’un capital humain exclusif ou encore l’explosion de la famille avec les familles recomposées, précipitent cette mutation en faveur de bâtiments « pluriels », multi-usages, évolutifs, associant espaces privatifs et espaces partagés. Cela induit également de nouveaux modèles économiques accompagnant cette transition et nous oblige parallèlement à repenser au plus vite les cadres normatifs et juridiques en conséquence.

Vers une société hybride :

Il s’avère en fait que sous l’impact du numérique, de nombreux fondamentaux qui ont structuré notre société depuis des décennies voire beaucoup plus, tendent à s’effriter pour être partiellement ou totalement remis en question. Il s’agit d’une évolution majeure qui touche l’ensemble de notre société pour une organisation beaucoup plus hybride. Ainsi si nos activités deviennent hybrides, si l’entreprise et la famille deviennent hybrides il doit en être de même pour les bâtiments, les véhicules et quelque part les villes. Les infrastructures vont devoir s’adapter à cette évolution pour passer d’un réseau hyper centralisé comme celui de l’énergie, de l’eau ou des déchets à des réseaux hybrides avec une production et un stockage énergétique décentralisé vraisemblablement en courant continu en complément d’un réseau centralisé en alternatif, de même pour l’eau avec un réseau de proximité pour la production ou le retraitement de l’eau avec vraisemblablement 2 réseaux (eau potable et eau grise) ou encore pour les déchets avec des retraitements locaux. Cette mutation concerne également la production industrielle avec l’essor du « fabless », de sites d’assemblages décentralisés à proximité des lieus de consommation, le BTP avec la construction hors-site, l’agriculture avec l’agriculture de proximité, voire urbaine / hors-sol, la pêche, la distribution avec des circuits courts portés par des plateformes numériques telles que les places de marché ou encore et toute l’économie circulaire. Cela concerne bien évidement la médecine, l’enseignement, la culture, le commerce, le travail… Une partie de ces activités pouvant être exercées différemment, à distance en virtuel (full online) ou semivirtuel (on line mais dans un espace dédié). Pour aller plus loin cela va toucher l’économie entière avec l’essor des crypto-monnaies locales qui portent ces transitions et accompagnent cette hybridation des échanges en complément et en parallèle de monnaies nationales ou fédérales, sans convertibilité manifeste voire souhaitée entre ces deux modèles. Cela impacte de facto notre gouvernance et la répartition des pouvoirs à tous les échelons de notre société et nous oblige par là même à repenser la gouvernance des entreprises et de l’environnement publique pour une gouvernance hybride, moins centralisée, plus neuronale (en réseau) que pyramidale, plus inclusive. C’est la force du numérique et la crise sanitaire combinée aux défis actuels de société vient précipiter cette mutation de notre société que je qualifie de civilisationnelle, ne nous laissant que peu de temps pour réagir. Les forces et atouts d’hier pouvant brutalement devenir des handicaps capables de précipiter des effondrements faute de temps.

Vouloir répondre à ces enjeux nécessite avant tout une bonne vision des enjeux. Je crois beaucoup en la théorie de la feuille blanche visant à repenser notre environnement (communauté, entreprise, commune, collectivité, région, …) ex nihilo en retournant aux fondamentaux qui ont toujours guidé nos pas en société. Alors que les villes ont toujours été le reflet de notre société voire d’une civilisation nous ne pouvons aujourd’hui garder la même organisation face aux ruptures brutales que nous vivons actuellement. Le costume ne nous convient plus du tout. Nous devons en effet repenser les bâtiments, la ville, et l’aménagement du territoire et leur gouvernance autour de fondamentaux tels que la proximité, la mixité et la durabilité. C’est un vaste chantier. C’est le chantier du 21èle siècle. C’est ce que j’appelle la 3ème révolution urbaine. Répondre aux grands enjeux actuels de société passe par cette révolution et c’est maintenant.

Saint Didier au Mont d’Or, Le 9 Novembre 2020
Emmanuel FRANCOIS
Président de la Smart Buildings Alliance
Président du fonds de dotation MAJ
@EM_Francois1

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Smart City : une autre lecture de la ville

Laurence Vanin, Philosophe, Essayiste, titulaire de la Chaire Smart City : Philosophie et Éthique, Docteur en philosophie politique et épistémologie à l’IMREDD, UCA

Regarder la ville, c’est pouvoir la décrire, extraire de ce qu’elle montre ou donne à voir une signification afin d’en faire et proposer une lecture spécifique. Cette réappropriation par le prisme d’un langage ou d’un champ disciplinaire précis tend à narrer ce qu’elle est. Elle ouvre à une nouvelle perception de la cité et aspecte d’une compréhension inédite et originale qui se veut en rupture avec la simple observation du processus évolutif ou historique d’une ville pour en déterminer la construction et les changements.

Soulignons toutefois que lorsque le langage propose une traduction du réel, une interprétation, nous assistons de fait à une perdition du sens, à une réduction relative à celui qui s’exprime, puisque chacun propose « sa » lecture, « une narration » à partir de « son » champ disciplinaire propre ou à partir de la relativité du sujet qu’il est. Néanmoins, afin de remédier à cette incapacité à communiquer la totalité de la signification, il importe de multiplier les points de vue, les manières de dire afin – non pas d’embrasser une définition – mais d’accepter que le concept demeure extensible et explicite lorsqu’il se nourrit de la pluralité de ses acceptions. Le concept de Smart City n’échappe pas à cette contrainte.

Dire, définir, exprimer, raconter tels sont les registres qui tendent à formuler un discours spécifique, poétique, rigoureux ou fantasque d’un lieu qui se veut dès lors parole alors qu’à la genèse de la ville se trouve plutôt « un geste » agricole, celui qui du latin colere désigne l’acte de creuser un sillon afin de cultiver la terre, mais aussi de tracer le premier cercle qui enserre et délimite la vie cultuelle, trace le lieu du sacré2 : ici sera posée la première pierre sur laquelle sera bâti le sanctuaire religieux en le soustrayant à la vie naturelle pour en faire un espace répondant à ses propres lois. Dès lors, le monde de l’homme se trouve concrètement paramétré, enclos avec un cercle central attestant du sacré, puis encerclé à son tour dans un second, plus large, qui délimite alors les murs de protection. L’intramuros désignant ainsi le lieu de la vie des habitants, une totalité, un dedans qui vit en autarcie ; et l’extramuros qui détermine ce qui est extérieur à la ville et ouvre ainsi sur les champs et les cités voisines. Ce n’est qu’à partir du Moyen Âge que la ville désigne l’agglomération urbaine résolument pensée. Elle se distingue alors du traditionnel village et correspond plutôt à un espace urbs constitué de maisons, d’édifices peuplé d’habitants raffinés, éduqués, polis : urbains. Si la ville est déterminée par ses rites et les soucis originels de nourriture et de production, néanmoins elle se voit également rapidement pourvue d’institutions. Aussi devient-elle une entité politique peuplée de citoyens : la civitas qui associée à la civilitas tend à intégrer la sociabilité, la courtoisie, les règles de la civilité. A leur tour les commerces se développent ainsi que les fabriques, la ville devient ainsi ce lieu de l’échange propice à une économie.

Si habituellement, le langage n’est que la médiation entre des subjectivités préexistantes. Il fait naître la conscience à un objet qu’il formule et donne à voir dans une description. Proposer la lecture d’un objet – et notamment en ce cas précis une ville – consiste à coder dans une linguistique, ce qui est par nature. Il importe ensuite à celui qui lit de décrypter cet encodage pour en comprendre le sens et en extraire une interprétation.

La complexité s’intensifie lorsque la signification de la ville est exposée dans une formulation qui n’est que l’expression d’un projet, puisque singulièrement cette ville-là, la Smart City, n’existe pas encore totalement.

La Smart City évolue sans cesse au rythme de l’évolution et des besoins. Nous observons alors un glissement entre la ville habitat où les hommes ont à évoluer à partir d’un tracé originel qui en constitue la fondation et la ville « Smart » qui dans son projet n’est qu’une idée de la ville et non pas la ville elle-même. Mais le concept de ville intelligente dit autre chose que ce que proposait la ville d’hier. C’est pourquoi il importe d’interroger cette notion.

Dans un premier temps, évoquer une Smart City, consiste à s’arrêter sur la spécificité du terme « smart » et la polysémie du mot, mais c’est aussi réfléchir à « l’utopie » à laquelle la Smart City renvoie. Sur le papier, en effet, la smart city s’affiche comme la ville intelligente capable d’anticiper sur tous les problèmes environnementaux. Toutefois si les technologies sont à la pointe du progrès, efficaces, indispensables et perfectionnées, elles ne peuvent – même dans leur mise en relation suite à un effort commun – répondre à la totalité de la nécessité sociale. La technique ne peut par exemple subvenir à l’exigence de solidarité et d’hospitalité.

Présenter une lecture philosophique de la Smart City c’est vouloir tendre vers une extension du concept de l’ordre du penser, du langage au champ du faire, de la construction mais en tentant de réduire ce décalage entre la ville pensée dont l’idée n’est qu’un projet, un modèle qui demande à affronter le Réel et la ville créé dans laquelle l’homme a ou aura à vivre concrètement.

De plus, si les technosciences envisagent de transposer les désirs des hommes en algorithme il importe de s’interroger sur les buts fixés par ceux qui aujourd’hui se sont emparés des marchés et des espaces, des territoires afin de réfléchir à ce vers quoi doit tendre la ville intelligente surtout lorsqu’elle se veut « traduite en données » envisagée comme une réponse aux problèmes de pollution ou de surpopulation (I).

Par suite, si cogiter la ville, c’est déjà l’édifier il importe de la Bien penser afin d’y voir un lieu propice à l’expansion des Valeurs chères à Platon et non pas seulement la considérer comme un espace d’expression de la concurrence soumis à la puissance et à l’opportunisme des marchés ou des politiques (II).

Il s’agit enfin, d’anticiper sur les dérives possibles et de rappeler que la Smart City est un lieu qui tend à s’incarner, un habitat, qui doit aussi contribuer à parfaire la vie en collectivité afin que chacun n’ait pas seulement à y vivre mais à s’y épanouir. Loin de la vision théorique, la Smart City coïncide dans une praxis avec la réalité des hommes.

Il convient alors sagement de dire que son objectif premier ne consiste donc pas en la réalisation d’une prouesse technique à laquelle elle est assujettie mais bien plutôt que la Smart City se veut proposition d’un espace dans lequel l’homme demeure le point central. Un homme dont l’épanouissement devient une priorité et non une option. Lire philosophiquement la ville c’est aussi sans doute chercher à la réenchanter par l’expression d’une « nouvelle humanité » (III).

Mais qu’en est-il vraiment ?

I- De la ville à la Smart City : Les caractéristiques d’un projet

Tracer les plans d’une ville, c’est en donner une image afin de la modéliser. C’est passer par le geste pour dire les contours de ce à quoi elle va ressembler. Elle se veut ainsi de l’ordre du plan, du projet urbaniste et

renvoie aussi à l’architecture. Paradoxalement, la Smart City tend à dépasser cette conception et des scientifiques, des ingénieurs se sont emparés du projet. Elle n’est donc pas seulement une invention d’une ville exceptionnelle jaillissant dans l’esprit de « créateurs urbains » à la vision futuriste mais bien plutôt une réponse aux exigences environnementales liées au défi climatique et à la surpopulation. La Smart City désigne plutôt un laboratoire à ciel ouvert où constructeurs et chercheurs collaborent à la réalisation de la ville de demain. Elle se doit alors de se conformer à certains critères : une ville intelligente, résistante aux risques, écologique en conciliant l’impératif d’être une cité connectée, innovante, attractive. Comme l’expliquaient les dirigeants d’IBM lorsqu’ils ont avancé le terme de Smart City : « Les villes sont la synthèse des problèmes de l’humanité »3

Avec la pollution, les nuisances sonores et la surpopulation la ville du futur se doit d’être « smart », intelligente et donc bien pensée car elle est également porteuse de solutions et de sens. Un sens qui se doit d’être saisi par tous afin que chacun puisse adhérer au concept et qu’il puisse s’en emparer. Il ne concerne pas seulement des architectes ou les acteurs du bâtiment, il réunit autant des ingénieurs, des entrepreneurs, des financiers etc., que des citoyens. Il devient ainsi l’affaire des politiques et affaire de gouvernance4. D’autant que les citoyens doivent s’approprier le projet afin de l’aider à s’incarner. C’est pourquoi les villes doivent être réinventer afin d’être non seulement intelligentes mais aussi durables et modulables à savoir écologiques et non pas seulement persistantes dans le temps.

A- Une réponse aux exigences écologiques : un argument de santé publique

Incontestablement, la Smart City évoque une proposition, non pas au sens d’énoncé logique mais plutôt pragmatiquement en qualité d’ouverture à de nombreuses possibilités liées à l’offre technologique et à la création de services nouveaux. Ces opportunités coïncident avec l’exigence de résorber les effets des excès de la consommation et les gaspillages énergétiques qui ont notamment des conséquences tragiques sur la santé des individus, des vivants et plus généralement sur l’environnement.

Défini par un ensemble de contraintes qu’il se doit de surmonter, le projet Smart City prend donc forme dans un processus de créativité maîtrisé. Il constitue un groupe d’énoncés posés en prémisses5 pour légitimer quelque chose, en l’occurrence convaincre de l’urgence de remédier concrètement à des problématiques vitales (défi climatique, protection de l’environnement, gestion des ressources indispensables à la vie). La notion de Propositio ou praemissa signifie – depuis la scolastique – une « position pour/en vue de » la conclusion à en tirer. La Smart City ainsi considérée porte bien en son concept ce en vue de quoi elle est théoriquement envisagée. La ville du futur déploie ainsi son schéma logique en une stratégie et se révèle alors intentio, une tension vers ce qu’elle n’est pas. Elle relève donc d’une intentionnalité car elle est pourvoyeuse de sens et objectivante.

Toutefois cette représentation mentale ou Idée de Smart City ne peut se tenir à distance de la réalité. Ce qui pose une dichotomie entre le conceptus qui n’est qu’une représentation intellectuelle et l’objet idéal auquel elle renvoie. En effet, en chacun des jugements individuels se manifeste une prise de position, la marque d’une volonté, d’un engagement singulier et spécifique dans le monde. Comme le précise Schopenhauer : « L’homme ordinaire ne se préoccupe que de passer le temps, l’homme de talent de l’employer. 6» Dès lors nous pouvons évoquer l’aspect dynamique de la manifestation de la conscience dans le monde pour s’y projeter et donner une autre forme au réel. L’usage de la raison théorique possède donc une vocation pratique.

Nonobstant l’ambiguïté sémantique peut être surmontée lorsque nous appréhendons le concept de Smart City dans son extension, comme un englobant des prédicats qu’il contient et dont la somme toujours changeante tend à préciser davantage le sujet. La Smart City, par son unité systémique fondamentale n’est jamais détachée de la moindre parcelle de la totalité à laquelle elle est confrontée, qu’elle ne fait qu’exprimer dans un effort continu d’élargissement du concept en une somme exponentielle d’attributs : écologique, sécuritaire, indestructible, connectée, économique, etc. La Smart City n’échappe donc pas à la contingence bien qu’elle souhaite répondre aux contraintes de l’imprévisible. Ceci justifie sans doute pourquoi elle se veut, face aux circonstances extérieures, sans cesse redéfinie puisqu’elle souhaite incarner les réponses des hommes face aux risques auxquels la Cité est exposée. Comme le précise HEGEL : « La contingence est la même chose que la nécessité extérieure, c’est-à-dire qu’elle est une nécessité qui remonte à des causes qui ne sont elles-mêmes pas autre chose que de simples circonstances extérieures. 7» La situation de la ville se complique lorsque nous réfléchissons à son fonctionnement.

Incontestablement les consommations d’énergies liées aux besoins des hommes et à l’alimentation des villes sont considérables et influent sur la définition même d’une Smart City. D’autant que, ces consommations excessives sont notamment responsables de 70 pour cent des émissions de gaz à effet de serre qui génèrent des problèmes de santé dont certains, plus graves, ont accéléré l’augmentation du taux de mortalité des individus ou une dégradation de la qualité de vie.

Conséquemment, dans un souci d’économie et de préservation de l’environnement, certains proposent que la ville de demain dispose d’un réseau énergétique optimal afin de réduire les gaspillages. Selon eux, une ville est capable d’intégrer une stratégie multiforme susceptible de produire des énergies propres (via le photovoltaïque, l’hydroélectricité ou encore l’éolien) tout en réalisant une économie d’énergie (un maximum d’énergies renouvelables). En somme, la contrainte ou confrontation avec le Réel impose donc sa forme au concept. Conformément à ce qu’en pensait Hegel, lorsqu’il faisait de l’Idée le Réel et du Réel l’Idée. Ce qu’exprimera à son tour Benvéniste pour expliquer que ce sont les liens entre les mots et les choses qui sont arbitraires et non les mots mêmes. « Pour le sujet parlant, il y a entre le langage et la réalité adéquation complète : le signe recouvre et commande la réalité ; mieux il est cette réalité. 8» Le langage est donc l’expression de la pensée « Par conséquent, l’intelligence, en se remplissant de mots, se remplit aussi de la nature des choses. 9» Les synergies doivent donc se combiner de manière idéale afin de produire une ville saine où il fait bon vivre. Certaines communes n’ont pas attendu. Progressivement elles ont intégré des problématiques de Smart Cities à leurs politiques territoriales et ont fait des choix stratégiques notamment en matière d’énergie, d’éclairage et de transports. La Smart City n’est pas une ville qui va surgir dans le paysage bucolique, elle est aussi la ville améliorée : la ville existante qui est aménagée de telle sorte qu’elle intègre les exigences ou normes de la Smart City.

Les Smart Grids10 ou réseaux énergétiques intelligents, ont fait leur apparition afin de fournir des solutions pour ajuster les moyens de production aux besoins de puissance et de consommation. Ces moyens de production mutualisés reposent sur des sources d’énergies renouvelables ou de récupération. La Smart City se veut donc une proposition de gestion de l’énergie créatrice d’énergies. En définitive, les Smart Grids apportent une gestion optimisée des réseaux (par exemple de l’eau11), de la flexibilité et de l’efficacité énergétique aux utilisateurs des bâtiments. Plus encore, l’expérience confirme que pour maximiser les fonctionnalités des Smart Grids et réussir la transition énergétique, il est nécessaire de faire converger les mondes de l’énergie et du numérique. La Smart City désigne, pour certains, l’expression de cette correspondance.

Toutefois pour mieux appréhender le concept de Smart city, il suffit d’observer comment dans une démarche de marketing intensifié par les exigences du marché, les territoires, les entreprises, et les acteurs du secteur s’emparent du sujet et s’efforcent de communiquer en intégrant dans le discours des anglicismes qui en font un concept à la mode, qui passe les frontières et est en permanence repensé car re-formulé. Car chaque ville veut s’approprier ce concept et lui donner une orientation ou connotation particulière – bien souvent déterminée par l’emplacement de la ville (près de la mer, une montagne, sur une île) – et les contraintes spécifiques ou risques auxquels elle est exposée.

B- La « dictature » des nombres : influence et transformations

L’écriture de la ville passe par l’analyse de données afin de réaliser un projet conforme aux objectifs à atteindre. Mais la Smart City est en perpétuelle évolution car elle doit en permanence intégrer des critères qui en change continuellement le plan. Même si elle incarne la sédentarité elle se veut en perpétuelle transmutation car elle doit se conformer aux exigences des normes de sécurité, aux désirs des hommes. Elle est dynamique et se caractérise par une mobilité créative constante. Tout comme l’explique Lévi-Strauss dans Tristes Tropiques le paysage urbain évoque surtout une rythmique, toute en musicalité parce que la ville est un espace de « mise en tension » qui permet d’augmenter la réalité en donnant son efficience à une profusion de possibilités.

De fait, la population urbaine est passée durant le XXe siècle de 220 millions à 2, 8 milliards d’habitants et en 2050 plus de 70 pour cent de la population mondiale vivra dans des métropoles ou mégapoles. Les statistiques ne peuvent laisser indifférents12. Elles dictent les orientations. Les chiffres « parlent » et impactent les décisions qui se calent sur les contraintes chiffrées et norment les choix. Ces chiffres qui étayent les effets d’annonce désignent ainsi un ensemble de signes qui suscite le questionnement, motive l’imaginaire et l’inventivité indispensables à l’émancipation des technosciences. Les chiffres justifient l’efficacité technique, qui elle-même sert le moyen d’accéder à une fin. Elle se veut utile. Toutefois, la réussite de la technique s’obtient au prix d’une économie de moyen pour un maximum d’efficacité. Certes la technique modifie les conditions de vie mais aussi les façons de penser. D’autant qu’avec la Révolution industrielle 4.013 les performances techniques et la confluence entre l’Internet et l’I.A ont multiplié les possibilités d’améliorer la qualité de vie, la santé en proposant un autre modèle économique.

Ce constat mathématique14 sur la concentration d’individus sur un périmètre restreint met en évidence d’autres facteurs – que ceux évoqués précédemment – auxquels la Smart City va notamment devoir faire face : la mobilité, la sécurité, la concentration des besoins, etc.

La question de la mobilité a bien rapidement pris une avance sur les autres sujets car elle touche à la nécessité de répondre à deux exigences : se déplacer sans difficulté et écologiquement. Les municipalités sont soucieuses de fluidifier le trafic urbain et périurbain mais aussi de préserver la santé des usagers. La ville devient le lieu de l’entre-expression des réseaux de transports (bus, trams, métros, etc.) et des réseaux piétons (zone piétonnes et trottoirs interactifs). Dans de nombreuses villes intelligentes sont utilisés des capteurs embarqués afin de surveiller certains modèles de trafic routier et de zones d’embouteillages courantes afin d’améliorer les conditions de circulation. Les données collectées peuvent simplement mettre en évidence des dysfonctionnements et les solutions peuvent ainsi être trouvées afin de répondre au cas par cas aux réalités de terrain. Les technologies intelligentes permettent aussi de repérer et de pourvoir à l’éventuelle détérioration des équipements comme les feux de signalisation et les panneaux lumineux pour les piétons. Elles quantifient aussi l’effet du trafic sur l’environnement.

La concentration élevée du nombre d’individus au cœur des villes pose aussi des problèmes d’insécurité. Les villes intègrent donc la demande sécuritaire des habitants, c’est pourquoi la vidéo surveillance, par exemple, est en plein essor. La cybersécurité connait également une réelle évolution

avec l’intégration de technologies de reconnaissance faciale à ces caméras, pour l’identification d’individus suspects ou dangereux. En plus de la reconnaissance faciale, les caméras de vidéosurveillance dernier cri sont également équipées de détecteurs de mouvements et de fumée, et pourvues d’alarmes incendie. Ces villes envisagent de s’équiper de « lanceurs » d’alarme afin de réduire le temps d’intervention des services de secours. L’installation de boutons d’alarme fixes à travers la ville facilitera aux forces de l’ordre le repérage précis de leur lieu d’intervention et de diriger la circulation à l’aide des technologies intelligentes pour arriver plus rapidement à destination.

Bien d’autres idées sont mises en application et améliorent la sécurité publique. La Smart City projette d’offrir des conditions de vie optimales réunies dans un habitat totalement adaptable conciliant efficacité énergétique et confort thermique en vue du bien-être des résidents. Elle envisage de changer d’allure avec des architectures mêlant le verre et le vert afin de manifester le désir de transparence et le besoin d’accorder une place prépondérante aux végétaux. Si les espaces sont reconsidérés avec une verticalité favorable à la construction de nombreux logements, elle ouvre aussi à la création de jardin suspendus. Un visuel qui semble alors incarner la quête d’un certain retour à la nature par l’entreprise d’une culture15 et par une hyper végétalisation des façades, des espaces communs.

C’est pourquoi cette attention portée aux données collectées a pour effet de générer un réaménagement du territoire par la transformation des services et un changement de politique de la ville. Elle a aussi pour

conséquence de faire évoluer le concept de Smart City. La Smart City s’appuie donc sur les technologies et les capacités de l’industrie digitale afin de se réapproprier l’espace urbain et de favoriser chez les citoyens une prise de conscience susceptible de modifier leurs comportements pour qu’ils deviennent coproducteurs des services dont ils ont besoin.

En conséquence, les données16 entrent en jeux et initient l’évolution des raisonnements qui intègrent de plus en plus les menaces à venir afin d’anticiper sur les « risques » ou les catastrophes. Le pouvoir des données recueillies s’impose car elles ne mentent pas. Elles disent une autre réalité et rendent visibles des phénomènes qui ne peuvent laisser indifférents (pic de pollution, nombre d’hospitalisations qui s’ensuivent, qualité de l’air, etc.). Dès lors les ingénieurs et acteurs du territoire se saisissent de ces éléments afin d’influer les politiques de la ville et de formuler17 un projet de Smart City écoresponsable.

C- Du nombre au numérique : une cité connectée

Avec l’Internet des Objets, la ville toute entière devient connectée afin de créer des services inédits qui octroient aux divers acteurs de la ville – collectivités et opérateurs – la possibilité d’être plus efficients dans leurs activités.

Grâce à son fort taux de numérisation, la ville devient de plus en plus attractive pour les individus. Elle propose un meilleur niveau de services (transport, loisirs…), une plus grande sécurité sans oublier un cadre de vie plaisant. La ville est aujourd’hui, et certainement plus encore demain, en concurrence avec ses paires du monde entier. Elle se doit donc d’être

performante. Ainsi, le numérique est-il devenu un des vecteurs essentiels de cette compétitivité.

Les informaticiens se sont associés aux ingénieurs et urbanistes afin de traduire numériquement les données et de proposer une manière inédite de traiter l’information.

L’objectif Smart City a accentué la vitesse d’innovation dans les entreprises et transformé la vision des dirigeants. Le concept a engendré la disruption18.

La transformation numérique a permis aux entreprises d’intégrer toutes les technologies digitales disponibles au sein de leurs activités. Ces procédés ont pour vocation d’améliorer la performance et la production des entreprises et favorisent leur croissance. Elles souhaitent répondre aux besoins des clients et surtout à délivrer les bonnes prestations au bon moment. Pour y parvenir elles désirent connaitre leurs clients et futurs clients et cherchent à être visionnaires dans ce monde en mutation.

Savoir ce qui fonctionnera demain est à leur portée, connaître les nouveaux modes de consommation également et c’est au travers des actions humaines et des informations que les individus cèdent jour après jour que cela est faisable. En conséquence, la transformation digitale des entreprises accompagne les changements sociétaux c’est pourquoi elles anticipent afin

de répondre aux besoins futurs. Un des gros enjeux actuels pour les acteurs de la Smart city consiste en la capacité à faire parler les données que les entreprises ont accumulées durant de nombreuses années.

En réalité, la transition numérique a facilité l’interface entre les systèmes, la mutualisation des services et a montré que les algorithmes sont une autre manière de dire la ville, en anticipant sur les émotions et en automatisant les probabilités19. Désormais les villes vont disposer d’un mobilier urbain connecté c’est pourquoi les usagers prennent conscience de la valeur des données, des datas d’autant que tous n’ont pas accès au langage informatique. Chacun s’interroge donc sur les liens qui s’établissent entre l’utilisateur et le collecteur de données. « Dans l’univers illimité des flux, l’Etat érige des murs visibles, terrestres et sous-marins qu’il veut le moins visible possible. 20» Et l’enjeu éthique repose sur le cadre juridique qui entoure la donnée et qui nécessite d’interroger les process (stockage, utilisation, exploitation) mais aussi la sécurisation et la gouvernance. D’autre part l’arrivée de l’I.A laisse perplexe puisqu’un ensemble de tâches qui revenait initialement à l’humain lui échappe et est réalisé par des machines.

« Au XXe siècle, le libéralisme aura beaucoup plus de mal à se vendre. Alors que les masses perdent leur importance économique, l’argument moral seul suffira-t-il à protéger les droits de l’homme et les libertés ? Les élites et les gouvernements continueront-ils à apprécier la valeur de chaque être humain sans que cela ne rapporte le moindre dividende économique ?

Dans le passé, il y avait quantité de choses que seuls les humains pouvaient faire. Désormais, robots et ordinateurs rattrapent leur retard et pourraient bientôt surpasser les hommes dans la plupart des tâches. Certes, les ordinateurs fonctionnent tout autrement que les hommes, et il est peu probable que des ordinateurs s’humanisent dans un futur proche. En particulier, il est peu probable que des ordinateurs soient sur le point d’acquérir une conscience et se mettent à éprouver émotions et sensations. L’intelligence informatique a accompli d’immenses progrès au fil du demi-siècle écoulé, mais la conscience des ordinateurs n’a absolument pas progressé. »

De la même manière l’I.A paraît pouvoir anticiper sur les aspirations des hommes et les rendre si prévisibles qu’ils se trouvent dépourvus d’une part de leur libre arbitre. L’I.A a inventé l’homme « prédictible ».

« Transformés en fournisseurs de data, ceux-ci (les individus et les groupes que les réseaux dits « sociaux » dé-forment et re-forment selon de nouveaux protocoles d’association) s’en trouvent désindividués par le fait même : leurs propres données, qui constituent aussi ce que l’on appelle (dans le langage de la phénoménologie husserlienne du temps) des rétentions, permettent de les déposséder de leurs propres propensions – c’est-à-dire de leurs propres désirs, attentes, volitions, volonté, etc. 22»

La combinatoire de nombreuses données produit des résultats tendant à dissoudre les désirs des hommes et leur liberté dans un algorithme qui devient le référent au détriment de l’humain définit comme être de liberté. « La concession qui est accordée à des magmas de code de vivre, des sortes « d’existences autonomes » entraîne un tout nouveau type d’« auto

accroissement de la technique », pour reprendre l’expression de Jacques Ellul, de l’intérieur des systèmes en quelque sorte, et qui produit un effet singulier : une forme d’éloignement à l’égard des humains. »

C’est pourquoi le concept de Smart City doit aussi se déconstruire afin d’être remodeler sur la base d’autres arguments que ceux évoqués jusqu’ici. En quoi, outre les prouesses techniques qu’elle entend développer, la ville du futur pourra-t-elle faire coexister des Valeurs ? Plus qu’une rhétorique plaidant en faveur de son utilité, des principes peuvent-ils servir à modéliser le concept de Smart City afin d’intégrer des problématiques servant l’exemplarité ?

II- Smart City : une question de responsabilité et de Valeurs.

Certes la Smart City peut se définir par la totalité des obligations et des charges qui lui incombent et les nécessités qui lui imposent de s’ajuster en permanence. Cependant elle ne peut se soustraire à d’autres impératifs, moins économiques ou technos centrés, et davantage gouvernés par le sens des responsabilités et une certaine sagesse. La Smart City pourrait-elle ainsi être considérée comme un modèle dont la structure serait en filigrane sous-tendue par des Vertus ?

A- La Smart City : une prédisposition au Vrai

Si la transition numérique sous-tend le concept de Smart city, la ville connectée propose en un langage informatique « imperceptible » une formulation mais qui rend pourtant compte d’une vérité. Elle peut alors rendre manifeste une réalité que les algorithmes révèlent sans que chacun ne puisse « les voir » à l’œuvre dans le processus d’imitation de l’intelligence Si la transition numérique sous-tend le concept de Smart city, la ville connectée propose en un langage informatique « imperceptible » une formulation mais qui rend pourtant compte d’une vérité. Elle peut alors rendre manifeste une réalité que les algorithmes révèlent sans que chacun ne puisse « les voir » à l’œuvre dans le processus d’imitation de l’intelligence

humaine23. « Désormais, la charge dévolue au numérique ne consiste plus seulement à permettre le stockage, l’indexation et la manipulation aisés de corpus chiffrés, textuels, sonores ou iconiques en vue de diverses fins, mais à divulguer de façon automatisée la teneur de situations de tous ordres. Il s’érige comme une puissance aléthéique, une instance vouée à exposer l’aléthéia, la vérité, dans le sens défini par la philosophie grecque antique entendu comme le dévoilement, la manifestation de la réalité des phénomènes au-delà de leurs apparences. Il se dresse comme un organe habilité à expertiser le réel de façon plus fiable que nous-mêmes autant qu’à nous révéler des dimensions jusque-là voilées à notre conscience.24 » Ce logos technique donne à voir, dans son prolongement, une réalité, des résultats qui influent les agissements des hommes et emprunte au lexique des sciences cognitives. L’algorithme impacte donc le monde sensible et situe la vérité au-delà des apparences, dans ce qui ne change pas au rythme des fluctuations de la condition humaine. « En cela, il prend la forme d’une techné logos, une entité artéfactuelle douée du pouvoir de dire, toujours plus précisément et sans délai, l’état supposé exact des choses. Nous pourrions affirmer que nous entrons dans le stade achevé de la technologie, ne désignant plus un discours portant sur la technique, mais un terme qui prendrait acte de sa faculté à proférer du verbe, du logos, mais dans l’unique but de garantir le vrai. Ce pouvoir constitue la caractéristique première de ce qui est nommé « intelligence artificielle », déterminant à la suite toutes fonctions qui lui sont assignées.25 »

La technique trouverait ainsi sa finalité dans la vérité d’un langage informatique et se révèlerait alors dans son abstraction. L’I.A aurait alors vocation à dire un Logos qui exprimerait une vérité qui demanderait à être dévoilée. En imitant les fonctions cognitives et en développant certaines des

aptitudes habituellement réservées à l’humain, l’I.A incarne un dispositif qui dépasse les capacités humaines et forme une organisation systémique du traitement de l’information qui facilite la coïncidence avec le réel. Plus rapide dans la réalisation des calculs, elle se veut parangon du système neuronal et marque ainsi l’apparition de l’aspect anthropologique de la technique. D’autant qu’elle semble aussi gagner en autonomie grâce au deep learning.

« D’abord, c’est un anthropomorphisme augmenté, extrême ou radical, cherchant certes à se modéliser sur nos capacités cognitives, mais les prenant comme des leviers afin d’élaborer des mécanismes qui, tout en s’inspirant de nos schémas cérébraux, sont voués à être plus rapides, efficaces et fiables que ceux qui nous constituent, tout en étant tendanciellement inaltérables. Ensuite, c’est un anthropomorphisme parcellaire ; il n’a pas vocation à embrasser la totalité de nos facultés cognitives et à traiter, comme nos esprits, une infinité de questions, étant seulement destiné, en l’état actuel des choses, à assurer des tâches spécifiques. Enfin, c’est un anthropomorphisme entreprenant qui ne se contente pas d’être doué de seules dispositions interprétatives, mais est envisagé comme une puissance capable d’engager, de façon automatisée, des actions en fonctions de conclusions arrêtées. »

Nous pourrions également ajouter à ce triple devenir anthropomorphique de la technique un quatrième anthropomorphisme dit « métaphysique ».

Tendant à être exponentiel, universel, nouménal, inaccessible car en deçà de la physique il aurait une fonction injonctive, ce qui renforcerait son efficace. La logique de l’algorithme tendrait alors à s’appliquer à l’ensemble des actions de la vie collective ou individuelle en soumettant et en infléchissant les décisions ou les êtres à sa puissance de calcul.

En conséquence, en confiant une partie de leurs tâches à la logique algorithme les hommes se dessaisissent d’une part de leurs réflexions mais se doivent avant tout de conserver une part de leur capacité de décision et d’exercice de leur libre arbitre. La responsabilité ne peut donc être transférée à la seule puissance de l’I.A, l’humain doit donc garder au cœur de la Smart City et des processus mis en œuvre dans sa construction, sa capacité à raisonner et à finaliser les décisions afin d’en rester maître et de ne pas s’aliéner à « la série des abstractions » en s’en remettant à la puissance métaphysique de la technique. En d’autres termes, la technique – souvent considérée comme neutre- qui jusqu’à présent n’a pas été soumise à la contrainte morale puisqu’elle avait vocation à se déployer sans limite pour servir quelques fins, ne peut dans le cadre de la Smart City se développer de manière totalement libre, sans être régulée, contrôlée. La puissance et l’autonomie de la technique ne peuvent comme le redoute Ellul dans son ouvrage Le système technicien justifier que la technique « soit juge de la morale. » La Smart City ne peut devenir le théâtre de la mise en œuvre des technosciences où « une proposition morale ne sera considérée comme valable pour ce temps que si elle peut entrer dans le système technique, si elle s’accorde avec lui. » In fine, la morale ne peut être assujettie à technique comme en un projet machiavélique où finalement : « Le vice paraîtra vertu.28 »

B- Smart City et devoirs : une Cité au service du Bien

Si la Smart City se révèle être l’espace de nouveaux enjeux économiques, de réalisations et de prouesses techniques, elle ne peut cependant répondre aux seules exigences de l’innovation et des marchés. La ville intelligente se doit certes de les encourager sans pour autant négliger le fait qu’ils doivent être au service des humains.

Il importe à présent d’interroger la ville du futur pour dire ce que nous attendons d’elle – comme projet vertueux – et comment nous aimerions la formuler, en dehors des propositions exposées par les acteurs du territoire.

A ce propos, Jean-Christophe Bailly évoque l’idée d’un puzzle : « La ville apparaît aujourd’hui et à l’échelle du monde comme un puzzle dont les pièces ne s’ajointent pas forcément et dont il serait vain d’attendre qu’elles puissent toutes ensemble configurer une image un tant soit peu stable […]. Que les villes écrivent aujourd’hui d’autres phrases que celles de l’ère de leur constitution et de leur venue […], c’est là ce qui s’impose à quiconque divague un peu de par le monde, mais c’est aussi ce qui est à interroger : quelles sont les phrases urbaines qui s’écrivent aujourd’hui ? Quelle est ou devrait être leur syntaxe ?29 »

La représentation actuelle de la Smart City doit pouvoir être “déconstruite” afin de pouvoir être examinée puis appréhendée de manière plus humaniste afin d’être re-construite sur la base que les habitants ne seront pas seulement des consommateurs mais bien plutôt doivent être considérés comme des usagers avertis.

Si le projet Smart City tend à décrire la ville de 2050, il est urgent de se demander si le projet tel qu’il est exposé sera apprécié par ses occupants. Des occupants, qui s’ils ont vingt ans en 2050 ne sont pas encore nés.

Ils ne peuvent donc être aujourd’hui consultés et participer aux débats, pourtant il est de la responsabilité des acteurs à l’œuvre dans la « définition du concept » de se projeter et par analogie d’affirmer s’ils aimeraient vivre ou non dans cette ville-là.

Derrida pense que « Déconstruire, c’est se préparer à la venue de l’autre : le laisser venir, « invenir », hétérogène et incalculable ». Derrida explique notamment que “se préparer à”, c’est ouvrir à l’éventualité de devenir autre, ce qui relève déjà d’une participation par anticipation.

Le projet Smart City invite donc à une déconstruction telle, que l’imaginaire puisse s’emparer de la définition pour se représenter la cité future non seulement comme un lieu commun de réalisation de prouesses

techniques mais pour s’y projeter dans un scenario. De cette « participation » la pensée peut méditer le désir que le sujet pourrait ressentir à l’idée d’y résider. Comme l’atteste Bernard STIEGLER : « L’avenir d’une société humaine réside dans sa capacité à adopter de nouveaux modes de vie – c’est-à-dire, aussi et surtout, de nouvelles techniques ou technologies, et en particulier, des hypomnématas. Pour autant, un processus d’adoption n’est porteur d’avenir que dans la mesure où il contribue soit à renforcer un processus d’individuation existant, soit à constituer un nouveau processus d’individuation psychique et collective : que dans la mesure où ceux qui adoptent le nouveau mode de vie y trouvent la possibilité de s’y individuer autrement, et par eux-mêmes : de s’y trans-former en intensifiant leur singularité, c’est-à-dire leur potentiel néguentropique. » Les urbanistes, les ingénieurs, les informaticiens, les politiques ne doivent pas seulement penser que la Smart City est une réponse à des problèmes de pollution ou de surpopulation. Il est impératif qu’ils s’identifient aux futurs habitants, et qu’ils reconsidèrent le sujet à partir de leur singularité.

C’est pourquoi chacun se doit de fait une lecture de la ville qui lui est propre afin de demander “s’il y serait bien”. Paradoxalement il devient alors complexe de saisir une Smart City universelle car c’est, à l’inverse, de la singularité que peut surgir des interrogations inédites sur cette « ville proposée » et qui, si elle est réussie, pourra parfaire le bonheur des habitants ou à l’inverse si elle manque ses objectifs, contribuera à accentuer le désespoir des résidents et à l’intensification du sentiment de conscience malheureuse.

C’est dans la bienveillance à l’égard des générations futures que peut surgir l’impératif catégorique du « Tu dois » cher à Emmanuel Kant30. Un impératif moral dont la forme expressive du devoir s’impose en vue de contribuer à la réalisation d’une Smart City “bonne” et “heureuse”. Kant considère que « L’homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d’autres individus de son espèce, a besoin d’un maître. Car il abuse à coup sûr de sa

liberté à l’égard de ses semblables ; et, quoique, en tant que créature raisonnable, il souhaite une loi qui limite la liberté de tous, son penchant animal à l’égoïsme l’incite toutefois à se réserver dans toute la mesure du possible un régime d’exception pour lui-même. Il lui faut donc un maître qui batte en brèche sa volonté particulière et le force à obéir à une volonté universellement valable, grâce à laquelle chacun puisse être libre.31” Le projet Smart City ne peut être uniquement porté par des affairistes, des politiques économiques ou des GAFA. Il ne peut être assujetti au pouvoir de l’argent. Il doit répondre à l’impératif de la protection de l’enfant à naître. Un enfant élevé au rang de maître afin qu’il puisse être envisagé comme le référent “universel”, d’un être à préserver. Et pas n’importe quel être, celui qui peuplera la ville de demain.

Cependant, il faut pour cela faire de la Smart City non plus un projet mais une intention, une fin assujettie aux devoirs. « Un point caractéristique de l’existence de la conscience qui s’offre alors à nous, c’est l’intentionnalité, le fait que toute conscience est non seulement conscience, mais aussi conscience de quelque chose, ayant un rapport à l’objet.32 » Il convient pour les acteurs de l’aménagement des territoires de faire « invenir 33» ce nouvel être, qui peut être à la fois lui-même mais aussi autre dans l’implication et l’application à se représenter être – dans le futur – l’usager de cette Smart City. Tout en sachant que cette perception demeure toujours inachevée car elle souffre de son incomplétude. Ce qui invite à davantage de vigilance et de prudence et engage la Responsabilité de chacun à l’égard des générations futures.

A- Smart City ou Cité Idéale : l’expression du Juste

A l’horizon du projet Smart City il devient maintenant essentiel de convier des Valeurs et non pas seulement de considérer l’homme/consommateur comme un moyen économique et d’enrichissement de quelques individus ou multinationales.

Dès lors le concept de Smart City répond aux critères d’exigence d’une cité plus juste et soucieuse de réduire les inégalités sociales. D’autant que la géographie de la ville moderne ne consiste pas seulement en son centre mais aussi coïncide avec ce qui est périurbain. « Plutôt que d’osciller entre des visions mégapolitaines qui se focalisent sur le nombre d’habitants et une appréhension cartographique de l’urbain par couches successives (la ville-centre, la banlieue, le périurbain, les couronnes, le suburbain), mieux vaut admettre qu’il est nécessaire de reconfigurer des territoires qui participent d’un ensemble plus ou moins admis ou reconnu. Ainsi, le périurbain n’est pas périphérique, il est un territoire qui, indissociable de pratiques de mobilité, relève d’une géographie plus large.34 » L’espace est repensé et la Smart City devient un fabuleux terrain d’expérimentations et d’intégration. « La métropole n’a pas pour tâche d’accueillir la banlieue ou le périurbain comme si c’était une faveur mais de constituer un territoire où la place de la banlieue n’est pas considérée à la marge par rapport au centre. 35» La ville moderne se propose donc de favoriser la mixité sociale. Elle se veut inclusive afin de décloisonner les quartiers.

Adaptable, elle se doit aussi de subvenir aux besoins des plus démunis, des personnes souffrant de handicaps, etc. L’homme de 2050 ne doit pas être une abstraction, un être supposé. Héritier des générations antérieures il reçoit de la société les conditions de son épanouissement. C’est pourquoi il

s’agit de promouvoir et respecter les principes d’égalité entre les personnes et de lutter contre la fragilité et la précarité des plus vulnérables.

Pour cela, il faut inclure dans les réflexions sur l’habitat du futur les problématiques liées au handicap, à la précarité, la pauvreté afin d’éviter d’exclure des débats ceux qui à terme auront à cœur de s’épanouir, malgré leurs différences, au sein de la Smart City pour accéder au confort qui leur est légitimement dû. Il convient de co-construire ensemble et de manière consultative la Smart City afin qu’elle ne soit pas seulement définie par quelques acteurs du territoire et qu’elle puisse être plus juste.

La vigilance paraît être une alternative au pessimisme ou à la naïveté. Elle incarne cette aptitude critique qui tend à remettre en question et à contester l’injustice. Si certaines tours oblongues se dressent aujourd’hui au cœur de certains quartiers labélisé « Smart » il est décevant de constater que des matériaux luxueux ont été utilisés dans les logements en hauteur, alors que des matériaux plus modestes ont été employés dans les étages inférieurs. Les hommes devraient s’indigner de voir se profiler une lutte des classes exposée de façon si banalement et historiquement habituelle. A l’image du célèbre Titanic, fleuron de la marine et du luxe, sur lequel les pauvres voyageaient en « cale » là où les riches bourgeois bénéficiaient des cabines confortables sur le pont.

Il importe donc de gommer les disparités par le recours aux technologies intelligentes pour que les villes soient à la fois intelligentes et accessibles à tous les usagers, indépendamment des cas particuliers. Les villes intelligentes proposeront des technologies d’assistance fiables qui devront répondre à l’obligation d’accessibilité égale pour tous à toutes les infrastructures et les services performants qu’elles pourront offrir aux habitants. L’accessibilité devient alors la marque ou l’attribut d’une ville intelligente bien conçue mais surtout équitable. Equitable parce qu’elle veille à la juste répartition des avantages entre les citoyens. Elle constitue aussi

l’alternative à l’atténuation des inégalités de faits. Plus qu’un projet, elle devient un contexte.

La Smart City est conceptuellement pragmatique néanmoins son efficacité ne pourra être démontrée que lorsque les citadins auront rendu compte dans une nouvelle narration de leur « street » expérience.

III- Smart city : un habitat incarné

Il ne s’agit pas d’appréhender la Smart City comme un phénomène placé à distance mais il nous revient de l’examiner à partir d’une certaine présence au monde, dans un topologos. Notre localisation actuelle dans un ici et maintenant nous incombe de méditer sur le futur habitant de cette Smart City. Il ne peut figurer qu’en qualité d’hypothèse puisqu’il n’est peut-être pas encore né et qu’il est encore moins celui qui occupe aujourd’hui ses lieux. La Smart City est sensée lui procurer davantage de possibilités, de liberté. Toutefois il parait, à ce stade de notre étude, nécessaire de refuser de bâtir une ontologie de la ville à partir de la mise en lumière d’un ensemble de fins prédéterminées, d’une multitude de prescriptions préétablies. Il importe d’élaborer une ontologie de la Smart City à partir de ce qui fonde l’être de l’homme, présent dans une société, en qualité de citoyen. La réalité existentielle doit nous présenter l’homme faisant l’expérience de la Smart City non seulement comme une ville qui propose des services (la survie, la sécurité, le confort) mais qui continue d’être une cité politique, de l’être incarné.

A- La Smart City expression d’une nouvelle citoyenneté

Le citoyen du futur aura des attentes en matière d’habitat. Il aura à cœur de voir réduire le montant des charges pesant sur lui, qu’il soit locataire ou propriétaire. Impliqué et responsable il choisira un logement qui conciliera transition énergétique et numérique. Ce citoyen souhaitera disposer de tous les avantages technologiques mais il aimera sans doute consommer intelligemment. Ces choix porteront sur des aménagements qui combineront la neutralité carbone, seront moins énergivores et offriront davantage de confort. L’écoquartier sera une réponse évidente à ses demandes. Ce citoyen aura pris conscience des enjeux environnementaux et sera naturellement enclin à préserver la nature. Eduquer aux grandes questions environnementales, ce citoyen aura certainement intégré un ensemble de bonnes pratiques.

Toutefois, il ne devra pas seulement se comporter en écocitoyen. Il sera celui à même de remplir ses devoirs civiques et de les concilier avec ses intérêts personnels et ceux d’autrui. Le citoyen39, du latin « civis » désigne le

sujet de droit. En réalité il renvoie à la « persona » au masque, dans sa représentativité théâtrale où le verbe, l’intonation prévalent à l’expression. Cela fait référence à la personne juridique, puisque le citoyen porte le masque de la représentation à savoir de l’abstraction symbolique qu’il incarne dans la Cité et à laquelle il aspire en qualité d’homme responsable et actif au sein de la communauté. Ce masque signifie également qu’il est amené à être le porte-parole d’une volonté inscrite dans le projet d’une existence collective qui tend vers l’harmonie et surtout peut interagir sur les décisions politiques40. Les citadins pourront alors faire un usage multiple des médias numériques en cassant les codes d’expression du politique par des pétitions en lignes, des forums politiques, des consultations en ligne, des dénonciations de scandales, des espaces de coordination d’actions de terrain, etc.

Le citoyen usera sûrement de cette nouvelle forme de démocratie et incarnera un individualisme humaniste et laïque révélateur de la pleine réalisation de l’utilitarisme politique tel qu’il fut défini par Bentham lorsqu’il affirmait que les êtres peuvent être heureux s’ils se sentent non pas libres mais en sécurité41. Et si l’utilitarisme classique consistait à prôner le sacrifice, ou à « retourner l’intérêt personnel contre lui-même42 », la vision utilitariste

de la Smart City tend à démontrer que ce qui est utile à l’individu l’est aussi pour l’ensemble des populations et devient presque affaire de survie43.

Les politiques ont donc opté pour la Smart City puisque – comme le défendrait Bentham – le principe du plus grand bonheur devient normatif dès lors qu’il est d’utilité publique.

Ainsi la Smart City est bonne lorsque sa construction augmente le bien-être de chacun ou du plus grand nombre. La ville de demain sera donc propice à l’épanouissement des citoyens si elle n’est pas une fin en soi mais un outil au service des hommes.

B- La Smart City : un lieu où les objets prennent « vie »

Concevoir la ville de demain c’est aussi admettre que les objets connectés s’installent dans les maisons et bouleversent le quotidien de millions de foyers. Pratiques, intelligents, ils faciliteront le quotidien des générations futures et les assisteront dans leurs prises de décisions au point que les agissements des hommes consisteront à hybrider les réflexions humaines avec les données numériques. Ces objets seront capables de parler. Ainsi ils pourront occuper l’espace sonore et ainsi ouvrir à une autre sorte de présence. Des robots de compagnies pourront aussi peupler l’univers d’humains faits de chair et de sang. Ils les accompagneront, s’exprimeront, prendront « soin » d’eux. Les hommes pourront alors se surprendre à les aimer, apprécier leur présence. « L’impression s’installe néanmoins d’avoir affaire à « quelqu’un » qui s’intéresse vraiment à vous. Dans les maisons de retraite, des personnes âgées atteintes de la maladie d’Alzheimer jouent avec Nao et sortent de leur solitude. Des enfants autistes trouvent dans ce même Nao un compagnon avec qui échanger, moins inquiétant pour eux qu’une personne

réelle. Le robot devient médiateur. Il n’embarrasse pas ses interlocuteurs avec ses propres émotions puisqu’il n’en a pas, il peut donc jouer le rôle du compagnon attentif, toujours disponible.44 »

Cela donnera naissance à une nouvelle forme d’altérité et à des émotions bien réelles mais éprouvées à l’encontre des choses. Des choses qui sauront se rendre indispensables car capables d’aider les êtres dans la réalisation de gestes compliqués à réaliser s’ils n’étaient assistés. Ils aideront également à rompre avec l’ordre du silence et d’une certaine solitude. Elles en viendront alors combler des manques affectifs.

Toutefois si le robot sait se rendre sympathique il est à espérer que l’humain pourra persévérer dans son être et se révéler patient et altruiste à l’égard d’humains qui parfois seront bien moins sympathiques ou supportables que des robots. L’évolution de la forme des robots témoigne de la véritable volonté de ressemblance avec les vivants : un homme, un chat, un chien, etc. Si la cohabitation de ces êtres particuliers avec les vivants était observable dans les films de science-fiction, l’imaginaire des scénaristes risquent surtout de faire œuvre de prémonitions. Demain peut-être que des humains salueront des robots et dialogueront avec eux comme s’ils étaient face à un alter ego. Car sans doute, ils partageront avec ces « originales créatures » le sentiment d’exister puisque leurs ressemblances rendront évident ce qui les unit.

« Les hommes vont devoir apprendre à vivre avec Atlas, Cheeta, Nao, Pepper, Horne, Echo, Groove X, Asimo, qui, dans des fonctions diverses, vont faire partie de leur quotidien. Ils forment une tribu étrange, dont rien n’indiquait, il y a une dizaine d’années, qu’elle cohabiterait avec l’être humain. Aux temps de la colonisation de l’Amérique, les Indiens croyaient qu’en tuant les Blancs qui pénétraient sur leur territoire, ils finiraient par éteindre l’invasion. Jusqu’à ce que l’on invite des chefs à Washington, pour leur faire toucher du doigt l’affreuse réalité : les Blancs étaient trop nombreux, jamais il ne serait possible de les tuer tous. Il fallait donc se résigner à ce qu’ils

s’installent au pays de leurs ancêtres. Avec les robots, le monde est-il à la veille d’un tel processus ? Seront-ils tellement nombreux, un jour, que l’homme pourrait être dépossédé de son espace vital ? 45»

La Smart City se fera peut-être à la lecture d’un nouvel humanisme enclin à s’attacher à la totalité des êtres, de la nature et des choses qui l’entourent. Attestant ainsi, en l’homme, de cette capacité extensible à développer son affect pour l’étendre à l’infini.

C- Habiter la ville : L’esthète ou le bon sens de la Terre

Des tours vertigineuses, des moyens de transports optimisés et futuristes, des espaces connectés, des humanoïdes marchant aux côtés des humains, la ville du futur sera surprenante, mais au-delà de la puissance des algorithmes et d’une architecture moderne, l’homme qui arpentera la ville de demain aura à cœur « d’habiter » sa ville et pour le voyageur « de passage » l’essentiel résidera certainement dans sa rencontre avec des habitants qui diffèrent de lui et la découverte d’un espace culturel.

C’est sans doute, les pieds sur terre que l’homme sera à même d’apprécier la qualité des infrastructures et sa liberté de se mouvoir dans des espaces hightech mais aussi au centre de jardins verdoyants où il pourra entendre le chant des oiseaux. Il sera alors sensible à la beauté de sa ville et pourra y inscrire son histoire dans un vécu singulier et charnel. Il sera alors question de vivre sa cité et de s’y laisser surprendre par de douces sensations. Grâce à une mobilité électrique qui rendra la ville un peu moins bruyante, plus tranquille, une sensation de bien-être pourra alors le submerger. C’est dans cet espace qui lui sera totalement dédié que l’homme pourra bâtir son histoire, tisser des liens et se réapproprier « sa ville » dans une relation à des réalités physiques (immeubles, jardins, musées, etc.) et immatérielles (des connections, mais aussi des valeurs, une qualité des échanges).

Lieu de vie où la mémoire pourra ancrer ses souvenirs, mais également de narration de ses aventures d’où se dégagera une certaine poésie, la ville du futur ne pourra se limiter à n’être qu’un lieu de l’expression des technosciences, des lobbies et de l’expansion de l’économie des marchés. Le citadin de demain sera certainement attentif à sa ville, esthète, si elle demeure cet endroit où il se sent en harmonie avec une totalité : le Ciel, la Terre, un fleuve, la mer, autant d’éléments qui lui rappelleront la connexion à ses origines naturelles. Loin du dispositif de cartographie de ses besoins et des ressources qu’il utilise pour vivre en bon citadin, l’homme pourra être ainsi rendu à la terre et n’aura alors de cesse de donner du sens à sa vie. Dans ce retour réflexif sur son existence, il pourra alors, comme les anciens, faire l’expérience de cet attachement à la plénitude d’être vite rompue par l’exigence d’exister et de s’engager dans le monde pour y faire advenir le sens de sa liberté.

« Donc j’étais tout à l’heure au Jardin public. La racine du marronnier s’enfonçait dans la terre, juste au-dessous de mon banc. Je ne me rappelais plus que c’était une racine. Les mots s’étaient évanouis et, avec eux, la signification des choses, leurs modes d’emploi, les faibles repères que les hommes ont tracés à leur surface. J’étais assis, un peu voûté, la tête basse, seul en face de cette masse noire et noueuse, entièrement brute et qui me faisait peur. Et puis j’ai eu cette illumination.

Ça m’a coupé le souffle. Jamais, avant ces derniers jours, je n’avais pressenti ce que voulait dire « exister ». J’étais comme les autres, comme ceux qui se promènent au bord de la mer dans leurs habits de printemps. Je disais comme eux « la mer est verte ; ce point blanc là-haut, c’est une mouette », mais je ne pensais pas que ça existait que la mouette était une « mouette-existante » ; à l’ordinaire, l’existence se cache. Elle est là, autour de nous, en nous, on ne peut pas dire deux mots sans parler d’elle et, finalement, on ne la touche pas. Quand je croyais y penser, il faut croire que je ne pensais rien, j’avais la tête vide, ou tout juste un mot dans la tête le mot « être ».

La ville de demain n’aura donc que la définition que ses occupants voudront bien lui donner.

En conclusion, si la Smart City semble répondre en un premier temps à des besoins inédits de surpopulation et de prévention des risques, elle ne peut néanmoins n’être qu’un projet mené par des technocrates et acteurs publics ou privés du territoire. La réflexion sur cette ville de demain doit donc certes prendre en considération les enjeux à surmonter mais elle se doit aussi d’intégrer des Valeurs auxquelles les humains sont sensibles.

Le projet ne peut donc être seulement conduit par des personnes qui pour des raisons économiques ne tiendraient compte que de certains critères sociaux au détriment d’autres facteurs moins « physiques », car immatériels (des Valeurs), mais essentiels à l’élaboration d’une cité où chacun pourrait sereinement et vertueusement s’épanouir.

Le débat doit donc être élargi afin de penser collectivement cette ville du futur et d’en proposer une vision plus humaniste. La question des valeurs, du sentiment de bien-être doit être l’affaire de tous et non de quelques-uns. C’est pourquoi à la logique pragmatique doit être associée la vision du rêveur qui moins conventionnellement sera à même d’exprimer ses envies afin que la ville pensée puisse aussi répondre à ses désirs d’humains.

Ainsi importe-t-il de raison gardée et de méditer sur ce lieu, commun des hommes, où chacun aimerait à s’épanouir en tenant compte que toute utopie n’est qu’abstraction et que la réalité du projet Smart City ne pourra véritablement être écrite que lorsque les habitants se seront emparés de la ville pour lui donner vie.

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Penser la Smart City, pour mieux la construire !

Laurence Vanin, Philosophe, Essayiste, titulaire de la Chaire Smart City : Philosophie et Éthique, Docteur en philosophie politique et épistémologie à l’IMREDD, UCA

La Smart City, la ville intelligente, ultra connectée se révèle être l’espace de nouveaux enjeux économiques, de défis écologiques, de réalisations et de prouesses techniques, elle ne peut cependant répondre aux seules exigences de l’innovation et des marchés. La ville intelligente se doit certes de les encourager sans pour autant négliger le fait qu’elle doit être au service des humains. C’est pourquoi interroger la ville du futur correspond à nous demander ce que nous attendons d’elle – comme projet vertueux – et comment nous aimerions la reformuler, en dehors des propositions exposées par les acteurs du territoire, en fonction de nos désirs de citoyens, acteurs dans la Cité.

A ce propos, Jean-Christophe Bailly évoque l’idée d’un puzzle : « La ville apparaît aujourd’hui et à l’échelle du monde comme un puzzle dont les pièces ne s’ajointent pas forcément et dont il serait vain d’attendre qu’elles puissent toutes ensemble configurer une image un tant soit peu stable […]. Que les villes écrivent aujourd’hui d’autres phrases que celles de l’ère de leur constitution et de leur venue […], c’est là ce qui s’impose à quiconque divague un peu de par le monde, mais c’est aussi ce qui est à interroger : quelles sont les phrases urbaines qui s’écrivent aujourd’hui ? Quelle est ou devrait être leur syntaxe ?1 »

Cela suppose que la représentation actuelle que chacun se fait de la Smart City porte ses propres lacunes.

Effectivement, comme le projet Smart City tend à décrire la ville de 2050, il est urgent de se demander si le projet tel qu’il est exposé aujourd’hui pourra séduire ses occupants. Des occupants, qui s’ils ont vingt ans en 2050 ne sont pas encore nés. Ils ne peuvent donc être aujourd’hui consultés et participer aux débats, pourtant il est de la responsabilité des acteurs à l’œuvre dans la « définition du concept » de non seulement se projeter et par analogie d’affirmer s’ils aimeraient vivre ou non dans cette ville-là.

Peut-être qu’il est souhaitable avant de bâtir la Smart City, de suspendre le concept, le temps d’une déconstruction, Car déconstruire n’est pas détruire. Derrida pense que « Déconstruire, c’est se préparer à la venue de l’autre : le laisser venir, « invenir », hétérogène et incalculable ». Derrida explique notamment que “se préparer à”, c’est ouvrir à l’éventualité de devenir autre, ce qui relève déjà d’une participation par anticipation.

Le projet Smart City invite donc à une déconstruction telle, que l’imaginaire puisse s’emparer de la définition pour se représenter la cité future non seulement comme un lieu commun de réalisation de prouesses techniques mais pour s’y projeter dans un scenario dans la simulation d’un “vécu à distance”. De cette « participation » la pensée peut méditer le désir que

le sujet pourrait ressentir à l’idée d’y résider. Comme l’atteste Bernard STIEGLER : « L’avenir d’une société humaine réside dans sa capacité à adopter de nouveaux modes de vie – c’est-à-dire, aussi et surtout, de nouvelles techniques ou technologies, et en particulier, des hypomnématas. Pour autant, un processus d’adoption n’est porteur d’avenir que dans la mesure où il contribue soit à renforcer un processus d’individuation existant, soit à constituer un nouveau processus d’individuation psychique et collective : que dans la mesure où ceux qui adoptent le nouveau mode de vie y trouvent la possibilité de s’y individuer autrement, et par eux-mêmes : de s’y trans-former en intensifiant leur singularité, c’est-à-dire leur potentiel néguentropique. » Les urbanistes, les ingénieurs, les informaticiens, les politiques insvetissent la Smart City du principe de nécéssité et nous présentent la ville de demain comme la ville solution, comme la réponse à des problèmes de pollution ou de surpopulation. Pourtant nous pourrions les inviter à s’identifient aux futurs habitants, afin de reconsidérer le sujet à partir de leur singularité.

De fait, chacun peut faire une lecture de la ville qui lui est propre, en postulant une Smart City, telle qu’elle est présentée sur les plans, comme projet, afin de se demander ensuite “s’il aimerait y vivre”. Paradoxalement il devient alors complexe de saisir une Smart City universelle car c’est, à l’inverse, à partir de la singularité que peut surgir des interrogations inédites sur cette « ville proposée » et qui, si elle est réussie, pourra parfaire le bonheur des habitants ou à l’inverse si elle manque ses objectifs, contribuer à accentuer le désespoir des résidents et à l’intensification du sentiment de conscience malheureuse.

C’est dans la bienveillance à l’égard des générations futures que peut surgir l’impératif catégorique du « Tu dois » cher à Emmanuel Kant2. Un impératif moral dont la forme expressive du devoir s’impose en vue de contribuer à la réalisation d’une Smart City “bonne” et “heureuse”. Kant considère que « L’homme est un animal qui, du moment où il vit parmi d’autres individus de son espèce, a besoin d’un maître. Car il abuse à coup sûr de sa liberté à l’égard de ses semblables ; et, quoique, en tant que créature raisonnable, il souhaite une loi qui limite la liberté de tous, son penchant animal à l’égoïsme l’incite toutefois à se réserver dans toute la mesure du possible un régime d’exception pour lui-même. Il lui faut donc un maître qui batte en brèche sa volonté particulière et le force à obéir à une volonté universellement valable, grâce à laquelle chacun puisse être libre.3” Le projet Smart City ne peut seulement être assujetti au pouvoir de l’argent, même si ce projet est nécéssairement porté par des investisseurs. Il doit répondre aussi répondre – selon la pensée kantienne – à l’impératif de la protection de l’enfant à naître. Un enfant élevé au rang de maître afin qu’il puisse être envisagé comme le référent “universel”, d’un être à préserver. Et pas n’importe quel être, celui qui peuplera la ville de demain et qui porte aussi avec lui l’à-venir de notre humanité.

C’est pourquoi me semble-t-il la Smart City n’est pas un projet mais une intention, dont la fin bienveillante devrait être assujettie aux devoirs. « Un point caractéristique de l’existence de la conscience qui s’offre alors à nous, c’est l’intentionnalité, le fait que toute conscience est non seulement conscience, mais aussi conscience de quelque chose, ayant un rapport à l’objet.4 » Il convient pour les acteurs de l’aménagement des territoires de faire « invenir 5» ce nouvel être, qui peut à la fois « être lui-même mais aussi autre » dans l’implication et l’application à se représenter – dans le futur – comme étant lui-même l’usager de cette Smart City. La sagesse consiste aussi à se dire que cette conception de la ville du futur demeure toujours inachevée car elle n’est pas encore, et que l’humain qui la pense est un être du « maintenant », un maintenant qui ne sera qu’un « hier » ou qu’un « passé » pour les générations futures.